Cette vertu éphémère ne fait pas le poids face à l’insuffisance de cette représentation du travail de l’acteur. D’abord parce que le jeu expressionniste (entre autres) est tout sauf une incarnation. (il y’a bien corps, structure mais pas chair). Ensuite parce qu’il y’a Jouvet :
Le comédien désincarné (Flammarion)
P59 : Il faut attirer son [l’élève] attention sur ses propres
sentiments, éveiller en lui la vision d’un personnage, et en même temps
la conscience de sa propre sensibilité.
P59 : La décomposition des différents sentiments d’une scène est un exercice très heureux aussi dans ce sens. Le débutant à tendance à tout exprimer d’une façon liée, croyant de bonne foi qu’il fait des nuances. Le passage d’un sentiment à un autre comporte des changements internes chez l’exécutant qu’il faut lui faire éprouver en lui-même. Cette mosaïque, cette succession d’états est efficace pour lui faire prendre contact avec lui-même. Dès que ses premières pudeurs sont effacées, l’assurance que prend le débutant fait qu’il exécute dans une sorte de jaillissement où il perd la notion de lui-même. En se délivrant, en s’extériorisant violemment, il fuit dans le personnage et se fuit lui-même. Il se perd.
Seul est important ce moment fugitif où la surveillance intérieure qu’il a de ses sentiments par rapport à l’imagination d’un personnage, à ce squelette de sentiments et de gestes qu’on lui a dessiné, ce plan, ce schéma psychologique, lui donne tout à coup le sentiment d’être ou n’être pas à l’unisson de ce qu’il cherche à être et à exprimer.
Penser ainsi que l’on joue plutôt que l’on incarne, c'est-à-dire qu’on ne prétend pas devenir un autre mais qu’on se place en tension avec un objectif de jeu, me paraît trivialement plus proche de la réalité du travail de comédien.
Plus fondamentalement, et c’est là que je voulais en venir, cela permet de penser le jeu comme débordant le cadre du théâtre. L’incarnation n’a de sens que circonscrite dans le cadre du théâtre ; le jeu et sa discipline tels que les décortique Jouvet, peuvent se concevoir en dehors du théâtre et devenir :
« un procédé d’exécution perfectible et d’autre part un moyen de se perfectionner [soi]-même. » (P59)
C’est ainsi que j’aime à comprendre cette phrase célèbre de Jouvet :
P41 : On fait du théâtre parce qu’on a l’impression de n’avoir jamais été soi-même, de ne pas pouvoir être soi-même et qu’enfin on va pouvoir l’être.
Comme un projet de comédien et un projet de vie.